Dans le jardin de Milan
Mais, dès que ma profonde méditation eut tiré du fond de ses
retraites toute ma misère, et l’eut entassée sous les regards de mon
cœur, il se leva une grosse tempête, chargée d’une grosse pluie de
larmes.
Et pour laisser crever l’orage tout entier avec ses fracas, je me levai
et m’écartai d’Alypius. La solitude s’offrait à moi comme un endroit
plus propice au travail des larmes. Je me retirai assez loin ; ainsi
même la présence d’Alypius ne pourrait pas m’être à charge. Tel était
alors mon état. Il le comprit : oui, sans doute, j’avais dit je ne sais
quoi d’un ton de voix qui paraissait déjà gros de larmes, et c’est alors
que je m’étais levé. Lui demeura donc à l’endroit où nous étions assis ;
il était au comble de la stupeur.
Moi je m’abattis, je ne sais comment, sous un figuier ; je lâchai les
rênes à mes larmes, et elles jaillirent à grands flots de mes yeux,
sacrifice qui te fut agréable ; et – je ne garantis pas les termes mais
c’est le sens – je te dis sans retenue :
« Et toi, Seigneur, jusques à quand ? Jusques à quand, Seigneur,
seras-tu irrité ? Ne garde pas mémoire de mes vieilles
iniquités. »
De fait, je sentais que c’étaient elles qui me retenaient. Je jetais des
cris pitoyables :
« Dans combien de temps ? Dans combien de temps ? Demain, toujours
demain… Pourquoi pas tout de suite ? Pourquoi pas, sur l’heure, en finir
avec mes turpitudes » ?
Je disais cela, et je pleurais dans la profonde amertume de mon
cœur brisé. Et voici que j’entends une voix, venant d’une maison
voisine ; on disait en chantant et l’on répétait fréquemment, avec une
voix comme celle d’un garçon ou d’une fille, je ne sais : « Prends,
lis ! Prends, lis ! »
À l’instant, j’ai changé de visage et, l’esprit tendu, je me suis mis à
rechercher si les enfants utilisaient d’habitude dans tel ou tel genre
de jeu une ritournelle semblable ; non, aucun souvenir ne me revenait
d’avoir entendu cela quelque part. J’ai refoulé l’assaut de mes larmes
et me suis levé, ne voyant plus là qu’un ordre divin qui m’enjoignait
d’ouvrir le livre de l’Apôtre, et de lire ce que je trouverais au
premier chapitre venu.
J’avais entendu dire en effet, à propos d’Antoine, qu’il avait tiré de
la lecture de l’Évangile, pendant laquelle il était survenu par hasard,
un avertissement personnel, comme si on disait pour lui ce qu’on
lisait : « Va, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et
tu auras un trésor dans les cieux ; et viens, suis-moi. »
Un tel oracle l’avait aussitôt amené vers toi, converti.
Aussi, en toute hâte, je revins à l’endroit où Alypius était assis ;
oui, c’était là que j’avais posé le livre de l’Apôtre tout à l’heure, en
me levant. Je le saisis, l’ouvris et lus en silence le premier chapitre
où se jetèrent mes yeux :
« Non, pas de ripailles et de soûleries, non, pas de coucheries et
d’impudicités ; non, pas de disputes et de jalousies ; mais revêtez-vous
du Seigneur Jésus-Christ, et ne vous laites pas les pourvoyeurs de la
chair dans les convoitises. »
Je ne voulus pas en lire plus, ce n’était pas nécessaire. À l’instant
même, en effet, avec les derniers mots de cette pensée, ce fut comme une
lumière de sécurité déversée dans mon cœur, et toutes les ténèbres de
l’hésitation se dissipèrent.
Alors, j’intercalai le doigt, ou je ne sais quel autre signe,
dans le livre que je fermai ; puis, le visage désormais paisible, je mis
Alypius au courant. Et lui me révéla ce qui se passait en lui-même et
que j’ignorais. Il demanda à voir ce que j’avais lu ; je le lui
montrai ; et il porta son attention au-delà même de ce que moi j’avais
lu. J’ignorais la suite du texte, qui disait : « Mais celui qui est
faible dans la foi, accueillez-le ».
Alypius se l’appliqua à lui-même et me le fit savoir. En tout cas, un
tel avertissement l’affermit et, adoptant un dessein et une résolution
de vertu tout à fait conformes à ses mœurs par lesquelles dans la voie
du bien il me distançait déjà depuis longtemps et de fort loin, sans un
trouble, sans une hésitation, il se joignit à moi.
De là, nous allons chez ma mère, nous entrons, nous l’informons, elle
est en joie. Nous lui racontons comment cela s’est passé ; elle exulte
et triomphe. Et elle te bénissait, toi qui possèdes la puissance de
réaliser au-delà de ce que nous demandons et pouvons comprendre, car
elle se voyait accorder, à elle, par toi, en moi, bien plus que ce
qu’elle demandait dans ses prières habituelles par des larmes et des
gémissements pitoyables.
Tu me convertis, en effet, si bien à toi, que je ne recherchais plus ni
épouse, ni rien de ce qu’on espère dans ce siècle ; j’étais debout sur
la règle de la foi, comme tu le lui avais révélé tant d’années
auparavant. Et tu convertis son deuil en joie, une joie beaucoup plus
abondante qu’elle ne l’avait désirée, beaucoup plus attachante et plus
chaste que celle qu’elle attendait de petits enfants nés de ma
chair.
(Augustin – Les Confessions – Livre 8 chapitre 12)
