Eckartshausen (1752-1803)
La Nuée sur le Sanctuaire
ou quelque chose dont la philosophie orgueilleuse de notre siècle ne se
doute pas.
Le livre paraît en Allemagne en 1802.
Une première traduction en français paraît en 1819.
Nouvelle édition en français en 1914.
En 1948, André Savoret fait paraître une traduction révisée.
Dans sa préface à l’ouvrage, il remarque :
« Depuis l’époque où parut ce livre, il semble bien que la nuée se soit encore épaissie autour du Sanctuaire. »
Première Lettre (extraits)
La vérité absolue n’existe pas pour l’homme des sens, elle n’existe que pour l’homme intérieur et spirituel seul, qui possède un sensorium propre ; ou, pour dire plus ponctuellement, qui possède un sens intérieur pour percevoir la vérité absolue du monde transcendantal ; un sens spirituel qui perçoit les objets spirituels aussi naturellement en objectivité, que le sens extérieur perçoit les objets extérieurs. Ce sens intérieur de l’homme spirituel, ce sensorium d’un monde métaphysique, n’est malheureusement pas encore connu de ceux qui sont dehors, et c’est un mystère du royaume de Dieu.
Mais comment peut-il en être autrement ? pour voir, il faut avoir des yeux ; pour entendre, des oreilles. Tout objet sensible requiert son sens. C’est ainsi que l’objet transcendantal requiert aussi son sensorium, – et ce même sensorium est fermé pour la plupart des hommes. De là l’homme des sens juge du monde métaphysique comme l’aveugle juge des couleurs, et comme le sourd juge du son.
Ainsi, il doit y avoir nécessairement pour cette communication un sensorium organisé et spirituel, un organe spirituel et intérieur susceptible de recevoir cette lumière, mais qui est fermé dans la plupart des hommes par l’écorce des sens. Cet organe intérieur est le sens intuitif du monde transcendantal ; et, avant que ce sens d’intuition soit ouvert en nous, nous ne pouvons avoir aucune certitude objective de vérité plus élevée. Cet organe a été fermé par suite de la Chute, qui a jeté l’homme dans le monde des sens. La matière grossière qui enveloppe ce sensorium intérieur est une taie qui couvre l’œil intérieur et qui rend l’œil extérieur inapte à la vision du monde spirituel.
L’ouverture de ce sensorium spirituel est le mystère du Nouvel Homme, le mystère de la Régénération et de l’union la plus intime de l’homme avec Dieu ; c’est le but le plus élevé de la religion ici-bas, de cette religion dont la destination la plus sublime est d’unir les hommes à Dieu en Esprit et en Vérité.
Le sensorium externe de l’homme est composé d’une matière corruptible, tandis que le sensorium intérieur a pour substrat fondamental une substance incorruptible, transcendantale et métaphysique. Le premier est cause de notre dépravation et de notre mortalité ; le second est le principe de notre incorruptibilité et de notre immortalité.
Cette enveloppe de la nature sensible est une substance essentiellement corruptible, qui se trouve dans notre sang, forme les liens de la chair et asservit notre esprit immortel à cette chair mortelle. Il est possible de déchirer plus ou moins cette enveloppe dans chaque homme et, par suite, de procurer à son esprit une plus grande liberté pour qu’il arrive à une connaissance plus précise du monde transcendantal.
Il y a trois degrés successifs de l’ouverture de notre sensorium
spirituel.
Le premier ne nous élève que jusqu’au plan moral et le monde
transcendantal y opère en nous par des impulsions intérieures, appelées
inspirations.
Le second degré, plus élevé, ouvre notre sensorium pour la réception du
spirituel et de l’intellectuel, et le monde œuvre en nous par
illuminations intérieures.
Le troisième et plus haut degré – le plus rarement atteint – ouvre
l’homme intérieur tout entier. Il nous révèle le Royaume de l’Esprit et
nous rend susceptibles d’expérimenter objectivement les réalités
métaphysiques et transcendantales ; de là, toutes visions sont
expliquées fondamentalement. Ainsi, nous avons dans l’intérieur le sens
et l’objectivité, comme dans l’extérieur.
Le monde spirituel n’existe pas pour nous, parce que l’organe qui le rend objectif en nous n’est pas développé. Avec le développement de ce nouvel organe, le rideau est levé tout d’un coup ; le voile impénétrable jusqu’alors est déchiré, la nuée devant le sanctuaire est dissipée, un nouveau monde existe tout d’un coup pour nous ; les taies tombent des yeux, et nous sommes aussitôt transportés de la région des phénomènes dans celle de la vérité.
Le but le plus élevé de la religion, c’est l’union la plus intime de l’homme avec Dieu, et cette union est, même ici-bas, déjà possible ; mais elle ne l’est que par l’ouverture de notre sensorium intérieur et spirituel qui rend notre cœur susceptible de recevoir Dieu. Ce sont là de grands mystères dont notre philosophie ne se doute pas.
Quatrième Lettre (extraits)
Ainsi, comme il arriva tout naturellement que l’homme immortel devînt mortel par la jouissance d’un fruit mortel, de même il arriva tout naturellement que l’homme mortel pût recouvrer sa dignité précédente par la jouissance d’un fruit immortel.
La Régénération n’est autre chose qu’une dissolution et qu’un dégagement de cette matière impure et corruptible, qui tient lié notre être immortel et tient plongée en un sommeil de mort la vie des forces actives opprimées. Ainsi il doit y avoir nécessairement un moyen réel pour chasser ce ferment vénéneux qui occasionne en nous le malheur, et pour délivrer les forces emprisonnées.
Tout est déjà préparé pour cette possession actuelle de Dieu, pour cette union réelle avec Dieu, et déjà possible ici-bas ; et l’élément saint, la vraie médecine pour l’humanité, est révélée par l’Esprit de Dieu. La table du Seigneur est ouverte, et tous sont invités ; le vrai pain des Anges est préparé, duquel il est écrit : “Vous leur avez donné le pain du ciel.”
La sainteté et la grandeur du mystère qui renferme en lui tous les mystères, nous commandent ici de nous taire, et il ne nous est permis que de faire mention de ses effets.
Le corruptible, le destructible est consumé en nous et couvert avec
l’incorruptible et l’indestructible.
Le sensorium intérieur s’ouvre et nous lie avec le monde spirituel.
Cinquième Lettre (extraits)
Dans notre sang, il y a une matière gluante (appelée gluten) cachée, qui a une parenté plus proche avec l’animalité qu’avec l’esprit. Ce gluten est la matière du péché.
Ce ferment du péché est plus ou moins abondant dans chaque homme, et transmis par les parents aux enfants ; et sa propagation en nous empêche toujours l’action simultanée de l’esprit sur la matière. Il est vrai que l’homme peut mettre, par sa volonté, des limites à cette matière du péché, la dominer, pour qu’elle devienne moins agissante en lui ; mais l’anéantir entièrement n’est pas en son pouvoir. De là dérive le combat continuel du bien et du mal en nous. Cette matière du péché qui est en nous, forme les liens de la chair et du sang, par lesquels nous sommes liés d’un côté à notre esprit immortel, et de l’autre aux excitations animales.
L’état de maladie des hommes est un véritable empoisonnement ; l’homme a mangé du fruit de l’arbre dans lequel le principe corruptible et matériel prédominait, et s’est empoisonné par cette jouissance. Le premier effet de ce poison fut que le principe incorruptible, qu’on pourrait appeler le corps de vie, comme la matière du péché est le corps de mort, dont l’expansion formait la perfection d’Adam, se concentra dans l’intérieur, et abandonna l’extérieur au gouvernement des éléments. C’est ainsi qu’une matière mortelle couvrit bientôt l’essence immortelle, et les suites naturelles de la perte de la lumière furent l’ignorance, les passions, la douleur, la misère et la mort.
La communication avec le monde de la lumière fut interceptée ; l’œil intérieur qui voyait partout la vérité, se ferma, et l’œil matériel s’ouvrit à l’aspect inconstant des phénomènes.
L’état d’immortalité consiste en ce que l’immortel pénètre le mortel. L’immortel est une substance divine qui est la magnificence de Dieu dans la nature, le substratum du monde des esprits, en bref, l’infinité divine en laquelle tout a vie et mouvement.
Par l’assimilation d’un aliment périssable, l’homme est devenu lui-même périssable et matériel : la matière se trouve pour ainsi dire entre Dieu et lui ; il n’est plus pénétré immédiatement par la Divinité, et, par là, il est assujetti aux lois de la matière.
Le divin en lui, qui est enfermé dans les liens de la matière, est son principe immortel ; celui-ci doit être mis en liberté, se développer de nouveau en lui afin de gouverner le mortel. Alors l’homme se retrouvera dans sa dignité primitive. Mais un moyen pour sa guérison, et pour éliminer le mal interne, est nécessaire. L’homme déchu ne peut ni reconnaître ce moyen par lui-même, ni s’en emparer. Il ne peut pas le reconnaître parce qu’il a perdu la connaissance pure, la lumière de la sagesse ; il ne peut pas s’en emparer, parce que ce moyen est enfermé dans le plus intérieur de la nature ; et il n’a ni le pouvoir ni la force pour ouvrir cet intérieur.
La nature humaine avait besoin d’un Rédempteur ; ce Rédempteur fut Jésus-Christ, la Sagesse de Dieu Lui-même, la Réalité émanée de Dieu ; Il Se revêtit d’humanité afin d’introduire, de nouveau, dans le monde, la substance divine et immortelle, qui n’était autre que Lui-même. Il s’offrit Lui-même, volontairement, afin que les forces pures renfermées dans Son sang pussent pénétrer directement les plus intimes profondeurs de la nature terrestre et y réintroduire le germe de toutes les perfections.
La vraie Science Royale et Sacerdotale est la science de la régénération, ou celle de la réunion de l’homme tombé avec Dieu.
